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GUILLAUME DE SARDES SUR LES TRACES DE JEAN GENET

17 septembre 2018

PAR ALAIN RAUWEL

« Ici, tout est affaire de style » : ce que dit Jean Genet de sa propre écriture vaut tout autant pour le bel essai élégant que Guillaume de Sardes consacre aux dernières années de l’écrivain, ses années tangéroises. Le nom seul de Tanger suscite des images à la fois proustiennes et vaguement crapuleuses : une ville internationale, ouverte à tous les trafics, qu’ils soient de marchandises ou d’idées, la ville des brigands et des grands excentriques. Mais le sort a voulu que Genet la découvre très tard, alors que son statut spécifique est abrogé et son déclin largement entamé. Un vieil homme fatigué d’écrire s’installe dans une vieille ville fatiguée de commercer : telle est l’histoire que narre, au fil de ses voyages et de ses lectures, Guillaume de Sardes. La force de son essai est de conjoindre constamment trois approches de cette rencontre.

 

Il évoque d’abord, avec sobriété et rigueur, les paysages urbains et sociaux de Tanger. Le photographe qu’il est se reconnaît à un sens aigu du cadre, du détail signifiant. Pour donner son poids d’humanité au récit, le voyageur du XXIe siècle interroge quelques témoins des années mortes, les rencontrant ou relisant leurs textes, comme pour le Barthes d’Incidents ou pour Lapassade, dont on est heureux d’entrevoir la silhouette dans l’une de ces ruelles louches qu’il aura tant aimées. Il cherche aussi des grains de passé, comme des grains de poussière, au hasard des lieux et des nuits ; la page où il visite avec une amie un dancing presque vide est admirable. Enfin, parce que Genet n’est pas n’importe quel exilé, mais l’un des tout premiers maîtres de nos lettres, Guillaume de Sardes écoute attentivement au creux des textes, notamment du somptueux Captif amoureux, la voix de l’écrivain – une voix qui ne se satisfait d’aucun « naturel » mais offre un exemple magnifique de ce que l’on n’appelait pas encore, de son temps, un chant queer. Sans la moindre pédanterie, comme de pair à compagnon, le jeune écrivain s’enfonce dans les sinuosités de la prose, décryptant avec brio un lexique et une mythologie également luxuriants.

 

C’est ici que le dialogue entre « l’un et l’autre » (comme titrait naguère une jolie collection) prend tout son prix. Si Genet, comme le note justement Guillaume de Sardes, construit sa singularité littéraire à partir d’une matrice précieuse, son biographe, lui, pratique une écriture « sèche », au sens exact où l’on dit d’un athlète dont la souplesse est toute de muscles, sans une once de graisse, qu’il est sec de corps. La grâce féline de la plume rejoint ici le refus de tout pathos, la préférence aristocratique pour la suggestion. Il n’y a donc rien d’immédiatement évident dans la connivence entre l’auteur de L’Eden la nuit et celui de Notre-Dame des Fleurs, et c’est cet écart respectueux des différences et, en même temps, éminemment fraternel, qui fait toute la beauté de leur rencontre. Entre un « je » rare qui tire sa séduction de sa discrétion même et un « il » riche d’une admiration sans servilité se creuse pour le lecteur l’espace du rêve : c’est le plus beau succès que puisse espérer un écrivain.

 

A propos de l'auteur

Alain Rauwel

Alain Rauwel, agrégé et docteur en histoire, enseigne l’histoire à l’université de Dijon. Ses travaux portent sur le régime de Chrétienté, ses institutions, ses rites, ses discours, sa culture visuelle, entre Moyen Âge et Temps modernes.

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