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MA BAGUE DE CODOGNATO

20 mars 2015
TEXTE PAR GABRIEL MATZNEFF
PHOTOGRAPHIE  GUILLAUME DE SARDES ET NEIL BICKNELL

Gabriel Matzneff, 2012, © Guillaume de Sardes

À la mémoire de Maurice Rheims

« Tanto alla morte inclina
D’amor la disciplina.
»

Leopardi, Amore e Morte

Je suis tombé amoureux de Venise en 1962 : mon premier voyage d’homme libre (je veux dire : libéré de la servitude de l’uniforme) à l’étranger. Une Venise d’avant le tourisme de masse et d’avant la fatale inondation de 1966, deux catastrophes qui allaient, chacune à sa manière, mais de façon mêmement irrémédiable, si profondément modifier le visage de la cité.

Lorsque, quelques années plus tard, je découvris Manille, ce fut avec des yeux vierges : je ne savais quasi rien ni des Philippines, ni de leur capitale, ni de leur histoire, ni de leur littérature, tout pour moi y était neuf, et aucune image pré- conçue n’altérait mes impressions de voyageur.

Rien de tel avec Venise. Sur le vaporetto à bord duquel, pour la première fois, le vendredi 10 août 1962, je remontai le Grand Canal, je n’étais pas seul, mais escorté des maîtres et complices qui, avant moi, avaient avec passion aimé cette ville nonpareille et, dans leurs livres, exprimé cet amour : Byron, le dieu de mes quinze ans, mais aussi Casanova, Chateaubriand, Schopenhauer, Nietzsche, Thomas Mann, et je pense que, de façon consciente ou inconsciente, la source des images funèbres qui me venaient alors à l’esprit était le portrait spleenétique à l’extrême que tracèrent de Venise la plupart de ces grands aînés.

En effet, lors de ce premier séjour vénitien, je fus très heureux : la magnifique plage du Lido, le soleil et la mer, la découverte enchantée de la ville enchanteresse, la divine liturgie à Saint-Georges-des-Grecs, les verres de prosecco au Harry’s Bar et, dulcis in fundo, d’insouciantes amours avec une géniale et blonde adolescente de quatorze ans, Pierrette, une jeune fille de dix-huit ans aux seins superbes, Geneviève, un joli collégien anglais dont j’ai oublié le prénom. Un été digne de Casanova. Rien donc qui pût m’inspirer des pensées macabres. Et certes, dans les pages que j’écrivis alors dans mon journal intime, ces amours, cette mer, cet enchantement, cette estivale et italienne insouciance sont présents. Néanmoins, ce qui domine, c’est une tristesse diffuse, le sentiment de la fragilité des instants de bonheur, la présence toute-puissante de la mort, et les premiers baisers de la belle Pierrette, alors que nous étions assis au pied d’un des trois mâts plantés devant la basilique, parmi le ballet des noctambules, des dragueurs et des carabiniers, sont à jamais liés dans mon souvenir à Venise, à cette odeur si particulière des tièdes soirées d’août sur la place Saint-Marc, à l’électricité unique de ce lieu, à ces clapoteux flots noirs, à ces gondoles sépulcrales, à ce rêve byzantin de marbre et d’or, à ce décor irréel, oppressant et fabuleux.

Ah, les sépulcrales gondoles ! Nonobstant mes plaisirs, Venise, « la ville aux cent profondes solitudes » (Nietzsche), me murmurait qu’il n’y a pas d’amour heureux, que le monde n’est qu’illusion et que rien n’a d’importance. Je m’étonnais que des jeunes mariés fissent leur voyage de noces dans cette cité maléfique où l’amour est irrémédiablement lié à la décomposition et à la mort ; je tenais que Thomas Mann témoigne plus de lucidité en situant à Venise la fatale passion de Gustav Aschenbach, et, quoique mollement allongé sur la plage du Lido et me dorant au soleil aux côtés d’une délicieuse jeune personne, je songeais que c’est vers le royaume des morts, non vers Cythère, que voguent les gondoles qui glissent en silence sur les eaux moirées de Venise comme la barque de Charon sur l’Achéron.

Bref, on l’aura compris, j’étais déjà mûr pour Codognato. Jusqu’alors, Codognato, pour moi, c’était le moretto, le petit Maure d’ébène serti de pierres précieuses, monté en broche, que, dans mon enfance, je voyais sur le tailleur Chanel de ma mère. A l’époque, j’ignorais, cela va sans dire, quel en était l’auteur, mais lorsque, pour la première fois, quittant la place Saint-Marc avec un ami, un prêtre copte, en direction de l’église Saint-Moïse où nous désirions vénérer les reliques d’Athanase d’Alexandrie, je le vis dans l’une des deux vitrines du célèbre orfèvre vénitien, je le reconnus aussitôt.

Cette discrète Maison Codognato, située mystiquement entre Saint-Marc, le Harry’s Bar (dernier refuge de la civilité où les mollets poilus des abjects touristes en culottes courtes sont interdits de séjour) et les os d’Athanase le Grand (qui enseigne que Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu), Maurice Rheims, dans Miroir de nos passions (Skira, 1996), écrit que, « précieux boîtier plus que boutique », elle figure « l’expression de la quintessence, du suc de l’âme vénitienne ». Je ne saurais mieux dire et, en un temps où les boutiques de Venise – celles des orfèvres, certes, mais aussi celles des bouchers, des fleuristes, des électriciens, des cordonniers, des libraires, des boulangers, des marchands de légumes – sont, à un rythme que rien ne semble pouvoir endiguer, remplacées par celles des marchands du temple – fringues, agences de tourisme, masques de carnaval fabriqués à Taiwan –, et où l’âme de la cité, sa texture sociale, spirituelle, sont chaque jour davantage menacées, cette formule de Maurice Rheims ne cesse d’acquérir une force nouvelle.

Chez Codognato, écrin où se resserre le génie singulier de Venise, l’amour et la mort forment un couple inséparable. Une âme sensible éprouve ce que la beauté a parfois de douloureux la beauté d’un visage, d’un ciel, d’une musique –, de même qu’un cœur épris, et donc captif, vulnérable, ressent, au zénith du plaisir et de la félicité, la brûlante certitude que l’amour, c’est la souffrance. Un pareil mixte de sensations contradictoires, Venise n’est pas l’unique point du globe où il m’agite, mais elle est assurément le décor auquel il s’accorde le mieux, car c’est Venise qui, plus que toute autre ville, m’a enseigné la brièveté de la vie, la fugacité du bonheur et le devoir qui est le nôtre d’en savourer chaque parcelle avec reconnaissance et gourmandise.

Les vanités de Codognato n’ont donc rien de morbide, comme n’a rien de morbide le crâne que Dürer place sur la table où travaille son saint Jérôme. Elles ne sont pas une invitation à la mélancolie, mais à la vigilance, et tel est le sens du tropaire des matines du samedi saint que j’ai mis en épigraphe à mon roman Voici venir le Fiancé : « Voici venir le Fiancé au milieu de la nuit, bienheureux le serviteur qu’il trouve éveillé ; indigne est celui qu’il trouve assoupi ! Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner au sommeil, de peur d’être livrée à la mort et bannie du Royaume.» Oui, sur cette nécessité de vivre éveillé, d’être prêt, de ne croire qu’au fugitif instant présent et de se ficher de l’avenir (« Ne vous souciez pas du lendemain, le lendemain se soucie de lui-même », Matthieu, VI, 34), le Christ n’enseigne rien d’autre que ce qu’avant lui ont enseigné Epicure et Bouddha : Carpe diem. C’est, en 2012 après Jésus-Christ, un semblable enseignement que nous dispensent les têtes de mort qui ornent les bagues, les broches, les colliers et tant d’autres objets d’art nés du génie inventif des magiciens de Codognato. Nathalie Rheims, la fille de Maurice, a, dans une page émouvante, décrit la croix de Codognato que lui a offerte Léo Scheer et qui ne la quitte jamais : une croix avec, en son centre, une tête de mort. Eh bien, une telle croix n’est pas un symbole de la mort, elle est au contraire un signe résurrectionnel, le trophée de notre victoire sur la mort. Cette représentation de la mort est un appel à la lucidité, à l’éveil, et donc, en définitive, à l’amour.

Moi qui n’ai rien, ni appartement, ni maison de campagne, ni automobile, ni bateau, ni quoi que ce soit de cet ordre, et qui depuis belle lurette ai, par besoin d’argent, dispersé à Drouot et ailleurs le peu que j’avais, gravures russes anciennes, objets de Fabergé, etc., je possède quelques bagues en or auxquelles je suis affectionné et dont je ne me séparerai qu’à mon dernier soupir, deux en particulier : l’une où est sertie une intaille romaine représentant, de profil, le visage de l’empereur Caligula et l’autre qui enchâsse une intaille settecentesca. Celle-ci appartint à Giacomo Casanova et figure un phallus ailé, un fallo alato, image érotique que la découverte des ruines de Pompéi avait mise à la mode parmi les amis de Winckelmann et de Mengs. Cependant, de toutes mes bagues, celle à quoi je suis le plus attaché est la vanité de Codognato que m’a offerte une ex-amante, vénitienne de cœur elle aussi, qui, lorsqu’elle a rompu, contrairement à tant d’autres, ne m’a pas renié, n’a pas affecté de dénigrer, d’oublier, d’effacer tout ce que nous avions ensemble vécu, mais qui, au contraire, comme moi, garde précieusement dans son cœur le souvenir de ces bonheurs évanouis. Vivant loin de l’Europe, elle n’était pas avec moi le jour où elle me fit ce cadeau, et ce fut seul que, chez Codognato, je choisis la bague, ma bague, mais elle était invisiblement présente, comme l’étaient tant d’ombres illustres, de Grace Kelly à Luchino Visconti, qui m’avaient précédé en ce lieu. Certes, un homme du monde peut, s’il a de belles mains, s’acheter des bagues, aucune loi ne le lui interdit : dans le livre que j’évoque ci-devant, Maurice Rheims observe que certains amateurs de Codognato s’y offrent à eux-mêmes l’objet de leur tentation, et il cite l’exemple d’Andy Warhol, « acheteur névrotique ». Toutefois, aux vanités de Codognato mieux vaut appliquer la règle des superstitieux Napolitains en ce qui touche leurs scacciaguai, leurs porte-bonheur en forme de piment rouge : on ne se les achète pas, on attend qu’une personne aimée vous en fasse cadeau. Ce fut donc seul que je choisis la bague vanité que m’offrait mon ex-amante. Ou plutôt ce fut la bague qui me choisit, car, parmi les merveilles que les proches collaborateurs d’Attilio Codognato dont j’étais entouré soumettaient à mes yeux, elle s’imposa quasi immédiatement. Très vite, je ne vis plus qu’elle. Est-ce la tête de mort en or ornée d’une couronne de laurier d’argent, semblable à celle qui ceint le front des généraux et des poètes qui, par-delà le tombeau, atteignent à l’immortalité ? Ou les dents carnassières qui expriment un bel amour de la vie, la volonté d’y mordre voracement, le solide appétit – « Che barbaro appetito ! » – du libertin triomphant ? Ou les étincelants yeux de diamant aux changeants et faunesques reflets ? Tout cela ensemble, je suppose. Disciple des stoïciens, de Spinoza, de Schopenhauer, je suis un résolu déterministe, je crois au fatum : j’ai tout de suite su que cette sublime vanité de Codognato était faite pour moi, et moi pour elle, qu’elle m’était destinée. Quelle satisfaction ! Quelle joie ! Mon cœur battait le tambour et le sourire amical, discrètement amusé, de mes hôtes témoignait que cette chamade était visible. J’eusse fait un piètre diplomate : mon trouble se lit sur mon visage. La première fois que j’entrai chez Codognato, en compagnie de mon ami copte, ensoutané, enturbanné tel un mamamouchi, j’étais fort jeune ; aujourd’hui, je le suis un peu moins, mais contempler longuement les deux fascinantes vitrines, résister à la tentation, tourner les talons, aller boire un verre au Harry’s Bar, puis, succombant, revenir sur mes pas et, les joues roses de plaisir, pousser la porte de Codognato, pénétrer dans la caverne d’Ali Baba, m’émeut toujours autant. Je suis ému et heureux d’être ému. Cela prouve que, malgré le poids des ans, mon cœur ne s’est pas racorni et que, ce qui est plus important encore, je reste fidèle à mes passions.

Dans le somptueux, déchirant Casanova de Fellini, la jeune Isabelle dit au séducteur vieillissant : « Quel homme étrange tu es, Giacomo ! Ne peux-tu parler d’amour sans images funèbres ? Tu veux t’anéantir dans l’amour. Peut-être que, plus qu’aimer, tu désires mourir… » Si ces mots d’Isabelle me touchent si fort, c’est parce que je m’y reconnais, qu’ils me parlent de moi. Ils nous parlent aussi de Venise et de Codognato, ces deux noms à jamais confondus.

Amore e Morte. Cela, je l’ai compris subitement. Oui, quatorze ans avant que Fellini ne tournât son film, dès mon premier séjour à Venise, je l’avais compris. Animé d’une fiévreuse certitude, j’avais aussi compris, et écrit, que Venise demeure la dernière patrie de ceux qui goûtent les charmes subtils et vénéneux de la décadence. Une ville peuplée de fantômes, fantôme elle-même, surgie des flots telle Kitège, la cité fabuleuse des légendes russes, et qui y retournera le jour où la barbarie se lancera à l’assaut de cet ultime refuge de la beauté, de la poésie et du rêve. Cette beauté fragile, menacée, tant que Dieu nous l’accorde, jouissons-en avec délectation, savourons-la. « Ô mon âme, garde-toi de t’abandonner au sommeil. » Demeurons éveillés. A la lumière du soleil de midi ou à celle de la lampe nocturne, je regarde ma chatoyante bague de Codognato, son visage d’or, d’argent et de diamant me sourit, sans peur j’y pose mes lèvres, elle est mon scacciaguai, la mémoire de mes amours mortes et présentes, le viatique des jours qu’il me reste à vivre, l’icône de mon ange gardien, celle de mon démon tentateur, l’énigme ultime.

Bague Codognato de Gabriel Matzneff , 2012, © Neil Bicknell

A propos de l'auteur

Gabriel Matzneff

GABRIEL MATZNEFF est écrivain. Il a publié des romans (Ivre du vin perdu, Les Lèvres menteuses), des poèmes (Super flumina Babylonis), des essais (La Diététique de lord Byron), des récits (Le Carnet arabe), plusieurs tomes de son journal intime (Un galop d'enfer, Les 11 Demoiselles du Taranne).

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A propos du photographe

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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