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MIRKA, UNE ÉTRANGE INNOCENCE

25 octobre 2016

ENTRETIEN GUILLAUME DE SARDES

Des dessins soignés, bien léchés, parfois sur du papier quadrillé qui rappelle l’école. Mais nous avons appris à nous méfier des écolières. À Mirka non plus il ne faut pas donner le Bon Dieu sans confession. Elle croque des femmes qui sont elles mêmes des croqueuses.  Talons aiguille, jupes haut troussées, ses héroïnes n’ont pas froid aux yeux. Elles instillent dans les veines des jours, à forte dose, une sensualité vénéneuse…

 

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Vos œuvres sont d’une grande délicatesse, mais elles suscitent chez le regardeur un sentiment mélangé, qui n’est pas sans rapport avec l’ « inquiétante étrangeté » telle que la définit Freud : un malaise né d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne.

Mon travail a en effet à voir avec la psychanalyse, dans la mesure où j’accepte l’idée de l’inconscient, d’un moi invisible qui travaille en sous-marin. Je pourrais même dire que je le sollicite… et donc cette impression d’ « inquiétante étrangeté » découle de ces petits déraillements, de ces microséismes rendus visibles dans mes dessins. Je m’attache en effet à faire apparaître très minutieusement des scènes qui pourraient véritablement exister mais qui ne sont pas inspirées par la réalité. En traitant chaque élément comme s’il était vivant, qu’il s’agisse d’objets, de personnages ou de nature, je perturbe ainsi la lecture de ce que nous considérons comme faisant partie du monde animé. Dans ces failles de perception, notre esprit doit se recaler… Le dessin d’imagination a ce magnifique pouvoir, et ce sont ces impressions obscures que j’aime mettre en lumière avec le graphite, la mine de crayon. Toutes ces choses dessinées sont faites de petits traits qui s’assemblent pour constituer un seul être surgi de cette matière grise. Je suis peut-être un peu « psychanalysable » moi-même, car j’ai cette irrépressible envie de détailler l’ensemble pour que chaque poil d’une fourrure et chaque nervure d’une feuille soient visibles comme autant de vaisseaux sanguins irriguant un cerveau. Mes dessins sont, d’une certaine manière, les écorchés d’une nature exubérante et prolifique. Je comprends que vous puissiez ne pas être tout à fait rassuré…

 

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Certaines de vos œuvres tiennent du rêve. Quel est votre rapport créatif avec ce dernier ? Vous sentez-vous proche des surréalistes ?

Le dessin contemporain repose en grande partie sur une reproduction du quotidien ou du banal, qui passe par la copie de photographies. Mon travail se démarque de cette tendance par la recherche d’une construction inventée, et l’élaboration d’un vocabulaire visuel qui constitue dans le temps ce que l’on pourrait appeler mon « univers ». Les situations que je mets en scène ont quelque chose d’ambigu, d’une certaine manière cela s’apparente aux impressions oniriques, mais pour autant les rêves n’en sont pas la source d’inspiration. Ma démarche est tout à fait volontaire et contrôlée, ce qui n’est pas le cas des rêves ni des procédés surréalistes tels que l’écriture automatique. Le mouvement surréaliste fait bien sûr partie de mon bagage culturel, au même titre que tous les mouvements de l’avant-garde européenne du XXe siècle. Le futurisme plus particulièrement fut en lien direct avec les expériences sonores bruitistes que j’ai développées dans les années 80.

 

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Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?

Mes sources d’inspirations sont très diverses. Maintenant que les fondations sont posées et solides, mon attention se porte sur des détails d’observation, multiples et sans hiérarchie. Je laisse ces informations libres de s’entrechoquer comme dans l’accélérateur de particules. Ce sont ces collisions qui formeront les nouvelles idées. Je trouve également beaucoup de matière à réflexion dans les propositions contemporaines, dans la multiplicité des voix individuelles. La musique, le son, le cinéma sont des sources extrêmement importantes pour l’entretien de mon jardin expérimental, tout comme les promenades dans le vent et l’orage.

 

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Comme Balthus, il vous arrive de prendre pour sujet de vos dessins de très jeunes filles, mais aussi des biches… Faites-vous un lien entre l’érotisme et l’innocence ?

Vous avez choisi parmi l’ensemble de mes dessins les deux qui ont le plus d’ambiguïté en rapport avec cette notion de femme / petite fille ! Ce que j’aime chez Balthus, ce n’est pas tant qu’il peint des jeunes filles, mais qu’il a ce talent de créer du mouvement avec sa manière tellement figée. Ses personnages sont toujours en (dés)équilibre dans un arrêt sur image. De ce point de vue, son frère, qui préfère la personne de Roberte en femme mûre, fait un peu la même chose. S’il y a beaucoup d’innocence chez Balthus, il y en a moins chez Klossowski (ou d’un autre genre), mais d’érotisme ils n’en manquent ni l’un ni l’autre. Je me sens un peu entre les deux avec mes jeunes filles qui n’en sont pas et mes histoires arrêtées quelque part à la cassure du film… Je pense qu’il y a en nous l’empreinte d’une révélation, d’une rencontre plus ou moins brutale, avec un événement qui nous fait passer d’un « continent innocent » à un monde adulte. Cela fait partie de nos facettes de construction, qui parfois brillent dans la lumière et parfois sont cachées dans les zones d’ombres de notre conscience, comme les quartiers de la lune qui se découvrent en alternance à notre regard. Chaque éducation renferme ses propres codes. La mienne fut vécue à une époque où la « chose » sexuelle était drapée d’un lourd silence. Tous ces débordements à contrôler ont fini par construire en négatif mon univers mental. Le temps du dessin est celui des voyages intérieurs et des transports d’images. Il est propice à la remontée de certaines impressions, de celles qui flottent dans la mémoire, comme des biches en liberté dans une clairière magique.

 

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Votre monde est exclusivement féminin. Aucun homme ne semble le peupler. Pourquoi ?

En effet, je dois le reconnaitre, les hommes ne sont pas très visibles dans mon univers. Je ne l’ai pas décidé, mais je le constate… En fait ils sont présents sous des formes énigmatiques, dans la texture des pierres, dans l’écorce des arbres, les nervures des feuilles, ou sous les semelles des filles, si tel est leur désir ! Le dessin est une pensée en acte dans le prolongement du corps, de mon corps, et l’homme serait dans cette perspective, peut-être, un corps étranger. Il y a dans cette configuration femme / femme un effet miroir qui me fascine, et qui joue comme auto-érotisme. Sachant qu’il existe certainement une forme secrète d’autoportrait dans mon travail, les filles invitées sur le papier seraient toutes des états différents de Mïrka. Ou bien, comme j’aime à l’imaginer, c’est une histoire de champ magnétique : la mine de mon crayon serait chargée d’une excitation particulière, un aimant qui aurait la faculté de n’attirer que les filles ! Tout cela étant bien sûr complètement inconscient…

 

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A propos de l'auteur

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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