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PENSER LA GRILLE AVEC ESBEN KLEMANN

22 décembre 2017

ENTRETIEN ORIANNE CASTEL

 

Esben Klemann est un artiste contemporain dont les dernières œuvres sont exposées jusqu’au 13 janvier à la Galerie Maria Lund. La plupart de ces pièces réalisées en céramique sont inspirés par le motif de la grille. C’est de cette forme que nous avons donc discuté.

Vue de l’exposition « de travers », photo Marc-Antoine Bulot, courtoisie Esben Klemann & Galerie Maria Lund.

 

Les œuvres que vous exposez ici ont pour principal sujet la grille, forme qui a quitté son statut de motif pour devenir sujet au moment de l’abstraction. Cependant, les vôtres sont réalisées en céramique, c’est-à-dire que vous utilisez une technique ancestrale pour aborder une forme née à la période moderne. Cette période de l’histoire de l’art vous intéresse-t-elle particulièrement?

Mon rapport à l’art est avant tout une relation intuitive à la matière. Je souhaite me débarrasser des significations attribuées aux formes. Il n’y a pas, pour moi, de sens particulier à traiter tel ou tel motif en trois dimensions. Mon intérêt pour la grille tient au fait qu’elle est un miroir du monde. Si on observe les éléments de notre univers au microscope, on s’aperçoit que tout est construit en réseau. Les éléments qui constituent notre environnement sont des combinaisons qui ont l’apparence de dessins systématiques. Mon travail consiste à traiter ces systèmes universaux de toutes les manières imaginables. Dans ma recherche, une méthode en remplace une autre, dans un processus qui va continuellement de l’avant. Ma démarche est dynamique. La terre peut sembler moins appropriée que d’autres matériaux pour constituer des grilles, mais c’est justement ce décalage qui m’intéresse. L’usage de la céramique montre tout ce qu’on peut obtenir en approchant la matière en tant que matière, sans s’encombrer des discours habituels. Le traitement par la terre montre le potentiel de la construction de la forme. Il s’agit de penser de façon libre et créative, quelle que soit son activité.


La grille a été revendiquée par les premiers artistes qui l’ont utilisée comme une forme de dé-singularisation. C’était la forme qui permettait de suspendre le statut d’auteur, dans la mesure où elle pouvait tendre à l’universel par la régularité et la simplicité de sa structure. Vos grilles sont moins régulières que celles de cette époque. La céramique convoque même un imaginaire qui relève de l’artisanat. Cependant, leurs irrégularités ne témoignent pas tant d’une volonté que du processus même d’élaboration (vos grilles sont affaissées en raison de leurs cuissons à très haut degré). Quelle est la place du processus dans votre création ?

Dans ma pratique, le processus et la forme sont deux aspects indissociables de l’expression artistique : le processus crée la forme, la forme est le résultat du processus. Ils participent tous deux et à un niveau égal à la création. Mon point de départ est la sculpture autonome, un travail sur la matière qui ne se préoccupe pas du sens associé à la forme qu’elle constitue. La matière est l’élément dont je pars, mais c’est aussi l’élément dont je m’éloigne en la travaillant, en la transformant pour qu’elle devienne forme. Du point de vue de la forme, les reliefs que j’ai réalisés présentent une “dissolution” par rapport aux cubes réalisés dans le passé et qui contenaient des éléments. Mes reliefs actuels s’inscrivent moins dans une logique d’objets. Ils tendent vers davantage d’autonomie. Ils sont peu lisibles et ce travail qui tend vers l’indétermination va certainement se poursuivre dans le futur. Je souhaite avant tout mettre en place des processus de construction qui changent perpétuellement.

Esben Klemann, Sans titre, 2017 – porcelaine et glaçure – 47 x 37 cm courtoisie de l’artiste et de la Galerie Maria Lund.

 

À l’inverse des premières grilles abstraites, vos grilles sont en volumes. Ce sont des objets qui semblent relever du quotidien au vu de leurs formats réduits. Vous créez des grilles concrètes et accessibles. Pourtant, si vos grilles sont indéniablement des sculptures qui pourraient revendiquer le statut d’objet, vous avez choisi de les présenter à la manière de tableaux. Ce mode d’exposition se réfère à la fois aux productions planes et à la sacralisation de l’œuvre. Quel est le sens de cet accrochage vertical ?

De manière générale, j’essaie d’éviter l’accrochage linéaire traditionnel qui m’ennuie. Je préfère expérimenter avec la forme, la faire évoluer par l’interaction avec d’autres. Pour cette exposition à la Galerie Maria Lund, nous avons travaillé en duo avec le photographe danois Nicolai Howalt et l’accrochage a été pensé pour rendre visible ce dialogue. Nous avons disposé la grande installation de Nicolai Howalt au sol où elle communique avec ma sculpture permanente en stuc qui se situe en haut du mur qui lui fait face. Cette disposition appelait la présence d’un élément en contrepoint, ou plutôt en partenaire dans l’espace. En installant toutes les grilles en relief sur un seul mur, nous en avons fait une seule œuvre monumentale qui répond aux dimensions de mon autre travail situé au sous-sol. Mais surtout, par la communication des grilles entre elles, nous avons fait évoluer la forme. Par la mise en relation de petits éléments nous avons pu créer un grand récit.

 

Esben Klemann, Sans titre, 2010 – grès et glaçure – 25 x 23 x 25 cm courtoisie de l’artiste et de la Galerie Maria Lund.

 

Réponses traduites du danois par Maria Lund & Clémence Rouzaud.

L’exposition « de travers », qui présente les œuvres du photographe danois Nicolai Howalt et du plasticien Esben Klemann, est visible jusqu’au 13 janvier 2018 à la Galerie Maria Lund, 48 rue de Turenne, Paris IIIe.

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