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RENCONTRE AVEC UN RÊVEUR D’IMAGES : NICOLAS TOLMACHEV

02 avril 2017

ENTRETIEN ALAIN RAUWEL

 

Nicolas Tolmachev a tout le charme de la jeunesse. Il est pourtant déjà, quelques années à peine après son arrivée à Paris, un artiste reconnu. Les expositions auxquelles il a participé sont prestigieuses et les collectionneurs sont assidus à le solliciter. C’est que le talent du jeune Ukrainien mêle une inventivité aussi audacieuse que séduisante à une maîtrise technique sidérante. Rencontre avec l’un des grands noms d’aujourd’hui et de demain…

 

Jeune homme aux perles, 2015.

 

Vous pratiquez presque exclusivement l’aquarelle. Comment avez-vous découvert cette technique délicate ?
Je n’ai jamais vraiment « appris » l’aquarelle. Enfant, je dessinais déjà. J’ai suivi une école de dessin en Ukraine ; comme les élèves étaient très jeunes, nous n’avions pas droit au modèle vivant, nous travaillions à partir d’objets. Puis j’ai obliqué en direction du théâtre, avant de retrouver une école d’art, mais en graphisme, ce qui ne me convenait guère. C’est à ce moment que j’ai présenté ma candidature à un concours ouvert aux jeunes artistes ukrainiens, et j’en ai été le lauréat. J’ai donc obtenu une bourse pour venir étudier aux Beaux-Arts de Paris. Même si les débuts ont été difficiles pour des raisons linguistiques, les Beaux-Arts sont une très belle école, qui garantit une grande liberté. Et j’en profite ! Je préfère travailler par moi-même, en suivant les idées que j’ai formées. À vrai dire, je ne suis pas à la recherche d’influences ; je les redoute plutôt…

Jeune homme à l’oiseau, 2013.

 

Peu de jeunes artistes pratiquent l’aquarelle. Cela ne vous trouble pas ?
Pas du tout, au contraire ! La singularité ne me fait pas peur. Je suis très indépendant de caractère, peu enclin à suivre l’air du temps, encore moins les consignes. C’est d’ailleurs ce qui m’ennuie parfois quand je reçois des commandes : les collectionneurs connaissent ce que j’ai fait précédemment et attendent que je reste dans la même veine, alors que j’ai évolué et que j’aspire à autre chose.

 

Memory, 2017.

 

Dans quel sens irait votre évolution ? Vers le « contemporain » ?
Je crois ne pas être fait pour ce que l’on appelle « art contemporain ». J’aime trop les liaisons entre le passé et notre temps ! Ce qui a changé en moi, ce sont mes émotions. Paris les a rendues plus violentes : d’où mes dessins de têtes coupées, ou mon rapport moins allusif, plus explicite, à la sexualité. Comme je m’attache avant tout à rendre compte des émotions, mon art évolue, forcément.

 


About love, 2016.

 

On est frappé par le retour de motifs historiques dans vos oeuvres. D’où vous vient ce goût ?
Dès mon adolescence, j’ai éprouvé une véritable passion pour l’histoire, dévorant des livres sur le passé de la Russie et de l’Europe. Le XVIIIe siècle était alors ma période préférée. Je le voyais comme un paradis, avec des jardins et des musiques… Une fête élégante et un peu mélancolique, comme chez Watteau. Très jeune, j’ai beaucoup rêvé sur les aquarelles d’Alexandre Benois représentant Versailles. Lorsque j’ai découvert le château, et les intérieurs de cette époque au Musée des Arts décoratifs, mon regard a toutefois changé. J’ai été saisi par une impression de lourdeur, et surtout de tristesse. L’Ancien régime peut bien être pour moi un objet d’imagination et de songerie, je ne rêve pas du tout d’y retourner ! S’il fallait absolument remonter le temps, je m’arrêterais à la Belle époque, une période où se mêlent beauté et progrès. J’ai d’ailleurs, à un moment, fait des dessins dans la manière de Toulouse-Lautrec. Et j’aimerais illustrer Oscar Wilde…

Sade, 2013.

 

Ce qui reste des Lumières, chez vous, c’est une certaine ironie…
Tout à fait ! L’esprit de sérieux est aux antipodes de mon style. En Ukraine, j’ai dessiné beaucoup de caricatures. Aujourd’hui, j’aime que mes dessins soient à la fois drôles et tristes, comme la vie… C’est le cas de mon préféré, « Amour ». J’ai constaté que les personnes qui le voient le comprennent de façons très différentes. Pour ma part, je me garde bien de donner une interprétation ; cela ne m’intéresse pas. Je préfère écouter les réactions de ceux qui découvrent mon travail.

Amour, 2016.

 

Vous avez déjà une oeuvre importante. Travaillez-vous vite ?
Oui. Je travaille beaucoup plus vite aujourd’hui que lorsque je découvrais la technique, alors même que j’ai adopté de plus grands formats. En quatre ou cinq heures, un dessin peut être prêt. L’aquarelle exige pourtant un jeu subtil sur la couleur, notamment pour les carnations des visages, puisqu’il y a beaucoup de portraits dans mes images. Mais j’ai appris à maîtriser cet art complexe. Et je préfère désormais l’oeuvre singulière à la série. Un dessin, c’est une idée. Une série, c’est la déclinaison d’une même idée. Cela ne m’intéresse pas beaucoup.

Luxure, 2017.

 

Vous êtes parisien depuis un certain temps, maintenant. Est-ce là que vous voyez votre avenir ?
Paris est une ville que j’aime, et l’opportunité d’y venir a été une chance unique. Mais fondamentalement, je n’aime pas la ville. J’ai grandi à la campagne, au contact de la nature. La ville, pour moi, c’est un lieu qui prend tout et qui ne donne rien. Mon rêve serait, un jour, d’avoir une maison à la campagne…

2014.

 

Des oeuvres de Nicolas Tolmachev sont visibles jusqu’au 6 mai 2017 dans le “Cabinet des merveilles” de la Galerie Da-End (Paris VIe).

A propos de l'auteur

Alain Rauwel

Alain Rauwel, agrégé et docteur en histoire, enseigne l’histoire à l’université de Dijon. Ses travaux portent sur le régime de Chrétienté, ses institutions, ses rites, ses discours, sa culture visuelle, entre Moyen Âge et Temps modernes.

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