728 X 90

HISTOIRES DESSINÉES POUR GRANDES PERSONNES

13 juillet 2018

TEXTE ALAIN RAUWEL

 

Nicolas Tolmachev n’est pas seulement un aquarelliste de très grand talent, il appartient aussi à la famille des romantiques ironiques : rien d’étonnant donc à ce qu’il ait accepté d’illustrer un texte de l’âge romantique, peu connu en France mais extrêmement célèbre en Ukraine, où Taras Shevchenko est considéré comme le grand poète national. Le poème Kateryna, daté de 1838, est une oeuvre pathétique, narrant le calvaire d’une fille de village séduite par un officier russe, abandonnée avec un enfant, reniée par les siens et qui finit par se donner la mort… Tolmachev, fidèle à lui-même, a imaginé les figures du récit. L’héroïne affecte à l’occasion une pureté presque pré-raphaélite, mais on imagine mal l’artiste se cantonnant à ce registre. Et l’officier de jouer aussitôt avec tous les codes de l’imagerie SM, tout de noir vêtu, un fouet roulé sur l’épaule – tandis que le cheval de l’histoire devient un cheval de bois, un dérisoire jeu pour enfants qui désamorce toute tentation de grandiloquence. On retrouve ainsi les traits de l’univers de Tolmachev : perfection du dessin, jeu permanent avec les canons classiques, érotisme puissant, humour cinglant.

 

 

En attendant la parution de l’ouvrage, on peut découvrir les oeuvres originales de Nicolas Tolmachev à la galerie Da-End, rue Guénégaud, qui propose une belle exposition d’été autour des « Papiers dessinés ». L’aquarelliste ukrainien y est entouré de quatre artistes dont les travaux, toujours gracieux, se répondent discrètement : ainsi la fleur se résolvant en chevelure de Marielle Degionanni, en écho à la chevelure éployée de Kateryna. S’imposent particulièrement dans cet ensemble les dessins de Sarah Jérôme.

 

 

L’artiste a travaillé sur calque, ce qui donne à ses images une texture très singulière, un peu étrange, comme si elles remontaient d’un passé lointain. De fait, Sarah Jérôme, qui a pratiqué la danse à haut niveau, est partie de photographies représentant des chorégraphies de Pina Bausch, qu’elle a interprétées à la fois en jouant sur le support (effets de cadre, de bord…) et sur les scènes elles-mêmes. Estompant, voire gommant, à tel endroit, interrompant à tel autre la perfection du rendu par un brusque crayonnage, elle restitue ce que la mémoire a toujours de lacunaire et de déchiré. Il émane de ces dessins sur calque un profond silence, un vrai mystère et une rare intensité, qui les inscrivent parmi les oeuvres auxquelles il faut revenir. 

 

 

Dira-t-on que Jérôme est plus grave, tandis que Tolmachev, malgré son sujet, serait plus souriant ? La première impression est peut-être trompeuse. La violence morale et sociale de l’histoire de Kateryna a laissé des traces dans les images du jeune artiste. Une main égrène une poignée de cendre sur un coeur enfoui, un flot de sang jaillit d’un flanc transpercé, le visage d’une moderne Ophélie flotte, glacé, sur le blanc de la page… Les histoires pour grandes personnes sont décidément de belles histoires tristes.

 

 

« Papiers dessinés II », Galerie Da-End, 17 rue Guénégaud, jusqu’au 26 juillet 2018.

Kateryna sous presse chez Osnovy Publishing.

Toutes les images courtesy des artistes et de la galerie Da-End.

 

A propos de l'auteur

Alain Rauwel

Alain Rauwel, agrégé et docteur en histoire, enseigne l’histoire à l’université de Dijon. Ses travaux portent sur le régime de Chrétienté, ses institutions, ses rites, ses discours, sa culture visuelle, entre Moyen Âge et Temps modernes.

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