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VIVRE VITE : FASSBINDER VU PAR GUILLAUME DE SARDES

17 mai 2021

 

Il était laid. Très laid, même, avec quelque chose de gras et de veule. Il s’habillait comme on n’hésitait pas à le faire il y a cinquante ans, osant l’imprimé panthère sur synthétique. Il n’était pas aimable et pouvait se révéler franchement odieux. Ses films présentent souvent – pas toujours – ces camaïeux de couleurs ternes et un peu sales dont on fait ordinairement l’apanage de l’Est mais qui recouvraient toute l’Allemagne des années 70 – cette Allemagne dont les anciens Hitlerjugend gouvernaient les usines, les villes, les Länder, cette Allemagne qui achevait de remplir de béton les dents creuses de ses cités ravagées. Rainer Werner Fassbinder est un des plus grands cinéastes du XXe siècle.

Guillaume de Sardes ne s’est pas donné pour tâche d’écrire une biographie de Fassbinder, ni une somme sur son cinéma. Il a choisi un moment très particulier de la vie du réalisateur, tout à la fin, au « clap de fin » : celui où Fassbinder tourne, à toute vitesse, son dernier film, le plus mythique et probablement le meilleur. Que ce film ait retenu tout particulièrement l’attention du romancier du Dédain ne saurait étonner, puisqu’il s’agit de l’adaptation de Querelle, l’un des plus beaux textes de Jean Genet. De Genet Guillaume de Sardes est familier de longue date ; sous le titre Genet à Tanger il a donné à la fois un brillant essai (cf. https://prussianblue.fr/guillaume-de-sardes-sur-les-traces-de-jean-genet/ ) et un court-métrage étincelant de lumière qui a été de tous les festivals en 2020. Sans doute est-ce par Genet qu’il est venu à Fassbinder.

La rencontre de l’écrivain avec ce cinéma n’allait pourtant pas de soi. Quelle que soit son attirance pour un certain tremblé, Guillaume de Sardes est un poète de la ligne, plus sensible à la justesse du trait qu’à la surabondance de la couleur. Rien n’est plus étranger à son univers que le kitsch auquel Fassbinder sacrifie constamment, et sans l’excuse commode du « second degré ». On ne l’imagine pas tourner un film entier « sous des éclairages fauves évoquant un coucher de soleil ». Quant aux matelots musculeux à la démarche chaloupée sanglés dans leur débardeur et leur pantalon à pont… Peut-être, précisément, est-ce cette différence fondamentale qui a intéressé l’essayiste. Tenter de comprendre la réussite objective et la fascination durable exercée par un objet pour lequel on ne ressent pas d’attirance a priori est une expérience qui vaut d’être menée.

À son habitude, Guillaume de Sardes livre le récit de sa descente dans les enfers de Fassbinder sans le moindre pathos. Son récit des derniers jours du réalisateur, ses analyses parfaitement informées des relations entre l’imaginaire de Genet et celui de Fassbinder, ont le tranchant métallique d’un scalpel d’autopsie. Pour autant, il excelle à éveiller dans la mémoire de son lecteur le souvenir des fortes images de Querelle, à commencer par Jeanne Moreau fredonnant de sa voix inimitable « each man kills the thing he loves »… La puissance de hantise de ces images est étonnante ; à ce degré, seuls Visconti et Pasolini en ont possédé le secret (Pasolini dont Fassbinder est par tant d’aspects le cadet).

Est-ce seulement l’admiration pour l’artiste qui a décidé Guillaume de Sardes à consacrer un livre à Fassbinder ? Peut-être pas. Le dernier chapitre s’intitule « Tourner (et vivre) vite » – ce qui n’est pas si loin du récent Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. Là est le cœur du récit : une certaine façon de vivre en intensité. Il n’est pas besoin de fumer trop, de boire trop, de se droguer, de manier les dollars par brassées, pour en avoir le goût. Au-delà du cas Fassbinder, Guillaume de Sardes fait revivre par touches légères les derniers moments d’une époque pour laquelle nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver comme une nostalgie. Non certes qu’elle fût admirable, mais elle aura été, avant la grande glaciation des années 1980, la dernière qui ait donné carrière à une manière non parcimonieuse de conduire l’existence. Fassbinder, clap de fin a été écrit pendant une année de « confinement ». Rainer Werner Fassbinder n’a pas vécu dans le respect du protocole sanitaire. Mais il a vécu. Ce n’est pas rien.

Guillaume de Sardes, Fassbinder, clap de fin, Paris, Louison éditions, 2021.

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A propos de l'auteur

Alain Rauwel, agrégé et docteur en histoire, enseigne l’histoire à l’université de Dijon. Ses travaux portent sur le régime de Chrétienté, ses institutions, ses rites, ses discours, sa culture visuelle, entre Moyen Âge et Temps modernes.

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