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NICOLAS COMMENT, UN MUSICIEN SOUS INFLUENCES

06 octobre 2016

ENTRETIEN GUILLAUME DE SARDES

PORTRAIT MILO McMULLEN

Nicolas Comment est photographe et musicien – poète aussi. Depuis une quinzaine d’années, il décline à travers ces différentes formes ses thèmes de prédilections : le voyage, les femmes, l’érotisme dans ses dimensions littéraire et fétichisée. La sortie en vinyle de son dernier album Rose planète (2015) s’accompagne d’un clip en hommage à Godard, réalisé par Emmanuel Clemenceau. C’est l’occasion d’interroger Nicolas Comment sur son rapport au cinéma.

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– Votre chanson, « Camille », est inspirée du Mépris (1963) de Godard. Quel rapport entretenez-vous au cinéma ? Et à Godard en particulier ?

Il s’agit effectivement d’une chanson « à clef » : on peut l’entendre comme une simple chanson d’amour, mais si on écoute attentivement les paroles et qu’on est (un peu) cinéphile, on se rend compte que ce slow aux accents sixties s’adresse en fait à un personnage de fiction des années 60 : la Camille du Mépris de Godard… Il y a donc une distance, un sens caché. Quant à mon rapport au cinéma, il s’est un peu – je l’avoue – distendu ces dernières années, mais vers l’âge de vingt-cinq ans, j’ai vécu quatre ou cinq années de cinéphilie assez intenses. J’ai alors vu beaucoup de films. À Lyon – qui est la ville des frères Lumière –, j’avais mes habitudes dans un petit cinéma en bas des pentes de la Croix Rousse (impasse Saint-Polycarpe) qui projetait régulièrement des cycles rétrospectifs de Dreyer, de Bresson, de Melville, de Cavalier, Depardon ou des Straub, mais aussi des films expérimentaux de Warhol, de Kenneth Anger ou Mekas. Une mine d’or dans un cinéma de vingt ou trente places, où parfois j’étais totalement seul ! Voilà en fait mon vrai rapport au cinéma. C’est celui des ciné-clubs de province… Depuis, j’ai besoin qu’un film existe « physiquement », qu’il ait son propre organisme : une lumière particulière, un « son » à lui, un mode de narration unique, etc. C’est pourquoi j’aime Godard. J’ai besoin de sentir que derrière l’histoire qui est racontée, il y a un artiste qui s’exprime. Et Godard est un grand poète : parfois obscur, souvent lumineux, toujours drôle. Aujourd’hui, il fait un peu figure de dernier des Mohicans… Pour utiliser une référence du cinéma commercial, je l’imagine comme un vieux Jedi retiré au bord de son lac mais détenant toujours la Force…

– Vous savez que le film de Godard est une adaptation du si beau roman d’Alberto Moravia, paru en 1954. La littérature tient dans votre œuvre une place importante. Votre dernière exposition de photographie, par exemple, consacrée à Tanger, rendait discrètement hommage à Paul Bowles et aux écrivains de la Beat Generation. Pourriez-vous nous éclairer sur la façon dont la littérature vous influence ?

Discrètement, comme vous dites, mais insidieusement. Surtout dans le cadre de ma pratique photographique que je considère de plus en plus comme une forme d’écriture (visuelle) à part entière. Comme je photographie surtout en voyage, cela m’amène naturellement à lire beaucoup pour étudier les pays ou les villes que je traverse. J’ai donc besoin que les livres entretiennent un assez puissant rapport au réel et à la vérité. Je tiens la littérature en grande estime mais curieusement je lis très peu de romans. Essentiellement de la poésie, des essais, des récits autobiographiques… Je n’ai jamais lu Le Mépris de Moravia. Godard ne le tenait pas en grande estime, dit-on… Mais sans doute avait-il besoin de se désolidariser du livre pour faire un film d’ « auteur ».

– Dans le clip réalisé pour la chanson de « Camille » par Emmanuel Clemenceau, on vous voit en train de lire un roman de John Godey, Frappez sans entrer. Pourquoi ce choix ?

Il s’agit d’une référence littérale au Mépris puisque c’est très exactement ce volume (de la Série noire) qu’on retrouve sur les fesses de Brigitte Bardot dans une des plus fameuses séquences du Mépris… Pour l’anecdote, Piccoli fut scandalisé par le fait que Godard ose « salir » le sublime postérieur de Bardot en le couvrant avec un polar qui s’intitulait Frappez sans entrer ! Alors, juste avant le mot « action », Piccoli – en vrai gentleman – retourna le livre pour que les spectateurs ne rient pas de cette mauvaise blague que le réalisateur faisait à la star. Ce type de clin d’œil c’est très godardien : dans Le Mépris, Godard n’arrête pas de glisser des citations, comme par exemple ce bouquin sur Fritz Lang que Bardot lit dans sa baignoire et qui est évidemment un hommage au réalisateur allemand (qui apparait également physiquement dans le film).

– Quel rôle avez-vous joué dans la conception de ce clip ?

Eh bien, j’ai justement insisté pour intégrer des livres dans le clip ! Il se trouve que j’avais dans ma bibliothèque deux ouvrages en éditions originales qui apparaissent dans Le Mépris et qu’au moment de faire ma valise je les ai pris avec moi. Je suis donc arrivé sur le lieu de tournage avec le polar de Godey dans la poche et un second ouvrage – Roma/Amor – qui est aussi un livre très présent dans Le Mépris. Dans le film, c’est un ouvrage que le sournois producteur Jeremy Prokosch offre à Paul Javal : un livre sur la peinture érotique romaine avec de très nombreuses reproductions de fresques pornographiques. Et donc ce livre de fesses (antiques !) que Bardot feuillète sans arrêt durant le film de Godard – et ce, jusqu’au trouble, jusqu’à la rupture… – on le retrouve à la fin du clip dans les mains de Milo McMullen.

– Pourriez-vous nous dire où il a été tourné et nous raconter la manière dont cela s’est déroulé ?

Lors d’un séjour à Barcelone, Milo m’a présenté Emmanuel Clemenceau – un jeune réalisateur français qui vit en Catalogne – qui, d’emblée, m’a proposé de faire un clip. J’ai alors évoqué le titre « Camille » et sa référence au Mépris de Godard tout en essayant de le décourager (car il n’avait plus de budget du côté du label), mais il a insisté en m’expliquant qu’il connaissait une maison à Cadaques qui pouvait ressembler à la Casa Malaparte de Capri, qu’il avait une équipe à lui sur place et voulait tourner coûte que coûte ce clip ! Il a écrit un synopsis et je suis rentré à Paris où j’ai réussi à obtenir un petit peu d’argent de Because éditions. Dès le départ, je trouvais amusant de déplacer le cadre de Capri à Cadaquès (de toute manière, il nous était impossible d’accéder à la fameuse Casa Malaparte que je cite dans la chanson)… De plus je trouvais assez comique également que Milo qui ressemble plus à Anna Karina (brune à frange) qu’à Brigitte Bardot joue le rôle de Camille… Ces déplacements géographiques et physiques pouvaient même nous permettre de créer des renversements sémantiques, car il ne s’agissait aucunement d’essayer d’égaler (ou remaker) un tel film. Mais simplement d’éclairer avec humour les paroles de la chanson à la lumière des réminiscences du spectateur. Il y avait aussi dans notre modeste tentative face à ce chef-d’œuvre en technicolor qui avait coûté des millions de dollars une dimension tellement impossible que c’était en fait très motivant ! Et la générosité d’Emmanuel et l’enthousiasme de Hugo de Castelbajac – le chef opérateur du clip – ont fait le reste. Emmanuel a dégoté un magnifique voilier sur place, un plongeur pour filmer sous l’eau, un drone et puis cette petite barque tellement mignonne, où je me retrouve largué en pleine mer à la fin… C’était une jolie aventure. Et je remercie d’ailleurs tous les amis de Cadaques qui ont aidé à la réalisation de ce clip.

A propos de l'auteur

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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