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ALI MAHDAVI : CONSTRUIRE UNE CHIMÈRE

31 décembre 2016

ENTRETIEN GUILLAUME DE SARDES

 

Artiste ou mercenaire ? Après Richard Avedon et Helmut Newton cette question a-t-elle encore un sens ? Peut-on opposer une photographie exigeante, qui serait le fait des « vrais » créateurs, et celle, supposée racoleuse, qui s’intéresse à la mode et qui exhibe rich and beautiful à la couverture des grands magazines ? Ali Mahdavi, photographe cosmopolite, refuse cette frontière-là. Il promène son imaginaire éclectique, mêlant transgression et Hollywood de la grande époque, depuis Vogue, Vanity fair ou les publicités de grandes maisons de luxe jusqu’à ses clichés plus personnels, marqués par la fascination du corps-machine, de la prothèse et du cyborg, et la tentation d’un blasphème hyper-baroque, toujours teinté d’humour. On rêverait de voir Mahdavi illustrer Huysmans : il en a toutes les obsessions fin-de-siècle, hésitant entre la fille de bastringue et la Madone sicilienne, dans un univers de rideaux pourpres et de parfums entêtants…

 


Quel artiste êtes-vous, Ali Mahdavi ?
Entre un plasticien, un peintre, un écrivain, il n’y a pas de différence. Il faut avoir un univers, c’est la seule chose qui compte. Chaque volonté d’expression impose le choix d’un médium adéquat. C’est pourquoi l’art s’apprend, ou du moins se travaille, comme le reste. Hitchcock le disait : « il faut connaître son métier pour pouvoir exprimer son art ». L’art des fous peut donc être extraordinaire, il manquera toujours une dimension à leur travail : la conscience, la volonté, la distance avec l’œuvre. L’art est un équilibre entre l’abandon et la maîtrise. Pour moi – je le dis à tous ceux qui ont peur de vieillir – je n’ai jamais été aussi heureux qu’aujourd’hui, à 39 ans. Artistiquement, je n’ai jamais été aussi créatif, précis, profond. Je discerne plus vite les bonnes idées. L’expérience est irremplaçable.

En plus de l’expérience, vous reconnaissez-vous des maîtres ?
Mes grandes influences sont la peinture et le cinéma, qui est le medium le plus onirique. Je travaille d’ailleurs beaucoup à partir des images à demi conscientes qui viennent à la frontière du sommeil. Quant à la peinture, mes maîtres sont le Greco, Ingres et Bacon. Ce sont eux qui m’inspirent, davantage que les photographes, à l’exception d’Helmut Newton, qui est pour moi le plus grand photographe du XXe siècle. Mes cinéastes favoris sont Michael Powell, Hitchcock, Fellini, Billy Wilder pour Sunset Boulevard, et Fassbinder, le maître du glamour sale.

 

 

Parmi toutes vos réalisations, avez-vous une préférence ?
Mes animaux momifiés portant des vêtements liturgiques sont le travail dont je suis le plus fier. Je ne sais pas comment l’idée m’est venue. La Saatchi gallery a proposé de me les acheter. Je ne tenais pas à m’en séparer. Alors j’ai demandé des sommes très élevées, vraiment décourageantes !

Avec ces créatures blasphématoires, nous voilà au seuil du fétichisme ! Est-ce une tendance qui vous intéresse ?
Je n’ai aucun attrait pour le fétichisme tel qu’il est communément conçu : la souffrance comme voie d’accès au plaisir. Les gens qui sont là-dedans sont dans la convention : une croix de Saint-André, trois coups de fouet, quel imaginaire pauvre ! D’ailleurs, en art, après Molinier, Gilles Berquet et Pierre Rutschi sont les seuls photographes qui, ayant choisi le fétichisme pour sujet, en ont fait quelque chose d’intéressant. Il me paraît bien plus pertinent de se demander quelles contraintes on est prêt à s’imposer pour atteindre un idéal personnel de beauté. Pour Mr Pearl, par exemple, le grand corsetier, la douleur à un sens esthétique. Il porte un corset, comme les dandys et les militaires des années 1830, afin de réduire sa taille et de modifier sa silhouette. Dans le même but, Raquel Welch s’est fait ôter des côtes flottantes et Thierry Mugler a fait du body-building. Marlène Dietrich, sous l’influence de Sternberg, a rasé la moitié de ses sourcils et s’est fait enlever les prémolaires, afin de creuser ses joues. Tous ont ainsi construit, à travers ce fétichisme de soi, quelque chose qui dépasse la beauté : une chimère.

 

A propos de l'auteur

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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