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CARNETS DU BRESIL PAR ANTOINE D’AGATA

20 janvier 2015
TEXTE ET PHOTOGRAPHIE ANTOINE D’AGATA

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Sao Paulo, 11 septembre 2008

crack. nécessité de sentir, incapacité de penser, impossibilité de s’enfuir, désir tenace d’inventer une trajectoire sans compromis, peur stagnante. désert organique qui condamne le regard à l’impuissance, je suis seul, avec l’obligation d’affronter un destin que j’ai forcé. je ne peux plus que répéter les mêmes gestes.

Sao Paulo, 16 septembre 2008

crack. errements dans la ville tentaculaire. je suis le mouvement de l’instinct. avec patience. je rentre dans la misère, dans la saleté où la foi se brise. il me reste à vivre, à inventer des perspectives nouvelles. c’est dans ma chair que je puise la force. mon corps n’est plus objet du mouvement perpétuel mais sa source. le corps qui prend forme, se déforme, tend vers l’informe, se dissipe dans le vide qui l’entoure et le contourne. plus d’échappatoire, plus d’exutoire, le monde n’est plus une représentation mais un territoire vierge.

Sao Paulo, 17 septembre 2008

les corps affamés ignorent la raison. autour de moi, ils assument leur beauté infâme, leurs odeurs, leurs fonctions métaboliques. je creuse une ligne de fuite. vomissements, cris, excréments, éjaculation de l’être qui communie avec la chaire et le béton. les fonctions vitales sont comme autant de chants secrets. mon sexe enfle. poussée du corps tout entier. l’échange, destinée du corps, sa condamnation, sa peine. expiation du vide par le vide.

Salvador, 19 septembre 2008

viande étalée comme dans une boucherie. la tension de la lame à travers les nerfs et  les muscles. le corps ramené à ses organes, à sa passion. les corps anonymes, dévisagés, débarrassés de l’idée de la douleur. chairs tassées qui s’offrent par tous leurs trous, les muscles dressés, les vaisseaux gonflés, les nerfs écorchés. viandes flasques qui provoquent le désir par leur mollesse, leur soumission. le dégoût cède à la faim. la peur d’être dévoré. la peur d’être renvoyé ceux qui me ressemblent déjà. dépasser la responsabilité illimitée. lucidité narcotique. le désir comme technique de destruction dans des univers restreints et extrêmes où se côtoient ceux qui n’ont rien. me fondre dans l’autre, violenter son intégrité. c’est par la bouche béante que le corps s’échappe, qu’il se fond, et se répand. le baiser comme point d’entrée.

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Salvador, 24 septembre 2008

molécules artificielles. l’excès comme technique, explorer les limites du corps pousser la sensation à son niveau le plus brutal. la maîtrise de mon corps passe par l’apprentissage de l’abandon. la pensée lâche prise comme le corps se tend, fouille, répand ses fluides, absorbe, intègre les corps étrangers. jusqu’à ce que le rythme prenne le dessus. jusqu’à ce que les contractions se fassent plus cruelles. le geste détermine l’être, annihile l’intelligence. c’est le sacrifice de la raison, l’appréhension de la matière vitale. biographie de chair.

Salvador, 26 septembre 2008

corps extasiés. corps en perpétuelle reconstruction. la viande cède à l’assaut de la viande, se répand. de cette transmutation naît le cri. d’extase, de douleur, d’horreur. frayeur du corps briser. nul mystère dans le processus mécanique de la jouissance mais la reconnaissance qu’a le corps de sa propre animalité. le refus de l’abstraction ouvre la voie vers l’horreur. le corps n’est jamais si seul qu’à cet instant précis, revient à la communauté. dissolution des espaces, du temps. le vide à perte de vue. anéantissement du regard. anéantissement de l’histoire. négation de ses dérèglements par la sensation pure.

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Salvador, 2 octobre 2008

descente, écroulement. dégénérescence de la sensation. le corps entraîné dans sa chute, diminué, en manque, amputé, la chair glisse le long de la structure osseuse. les organes enfouis dans la masse. acceptation de cet état minimal. le regard dilaté devenu impuissant. le ciel vide, la solitude. la communauté invisible de parias exclus du monde qui glissent dans un espace négatif où le regard est subordonné à l’instinct. état confus, enivrant, addictif. ne pas prendre le temps de penser. inventer mon propre cauchemar et en vivre les chemins immobiles. aucun désir de sortir de cette lucidité absolue qui m’autorise à renouer avec l’espace et le temps à travers la catastrophe de l’instant.

Salvador, 3 octobre 2008

j’essaie d’écarter a priori toute pensée qui ne soit pas complètement concrète. une façon de me protéger, de rester concentré sur la réalité. je suis épuisé, trop fatigué pour pouvoir envisager la chose, le monde, dans sa globalité. garder les idées un peu claires est chaque jour plus difficile. ma compréhension du monde devient rudimentaire, primitive. aucun regret quant à l’intelligence qui s’efface, ce n’est pas une priorité. je ne me sers plus des mots que de façon très limitée. penser demande une force antinomique à celle qui me mène là où je vais.

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Salvador, 3 octobre 2008

hystérie du sexe. hystérie du crack. la laideur des visages qui se défont. les corps qui se lèchent, qui s’avalent. l’anéantissement de toute sociabilité, de tout discours. l’idée même d’un monde civilisé se dissipe. dans le bordel, les corps sont prisonniers, impuissants face à la force sauvage qui les transporte. brutalité sauvage des gestes, des spasmes, des excroissances émotionnelles et aberrations nerveuses. une force inédite, cruelle, anéantit irrémédiablement les fonctions du cerveau. l’esprit neutralisé, toute forme de raisonnement se déploie irrémédiablement sous la forme de géométries démentes. bestialité que la raison ne maîtrise plus. la communauté déstructurée défie toute tentative de définition. aucune logique sociologique ou psychologique mais la guerre sans loi de la survie à tout prix. chaque histoire, chaque individu est un accident. les seules lois qui ont cours sont ancestrales et barbares. aberration monstrueuse, vitale du corps débarrassé de toute logique sociale. même la fonction de l’argent devient confuse.

Salvador, 4 octobre 2008

les orifices comme seuls raisons et la prépondérance délirante du toucher. contractions, paralysies, précipitations, retards, blocages, hypertrophies du système nerveux. présences excessives. je ne peux pas me réfugier dans la tangibilité de l’image qui débarrasserait le corps de la chair pour en faire offrande à l’esprit. ni lisse, ni lisible, ni rassurante, la viande n’est plus une échappatoire hypocrite mais une abjection joyeuse dont la réalité obscène me conforte. préfiguration d’un échec inéluctable.

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Salvador, 5 octobre 2008

actes,  situations. masses de chairs indéfinies, orgie. la bestialité en tant que position commune, délibérée. je tente de me défaire de la lâcheté  d’un art qui rend visible la présence excessive du corps tout en le neutralisant à travers la forme. figures fragiles préservées du divertissement, de l’idéalisation, de l’apaisement. insuffisance de la conscience. les filles, les clients, les junkies glissent, par les extases continues, de la cruauté de l’instinct vers le pur désordre de l’orgie sociale. leur corps est devenu mon seul matériau. je n’entends plus leurs mots, ne cherche plus leur regard, caresse leurs sexes, sens sur mon visage leur souffle animal. leur odeur, leur goût me font et me défont. la contamination de leurs chairs, la déformation des muscles soumis au plaisir tendent vers l’élaboration d’une communauté mutante, monstrueuse, multiforme, dégénérée. la bestialité vitale comme antidote aux pauvres simulacres d’humanité d’un monde auquel tous ont renoncé. dans la zone indistincte du bordel, où l’homme et la bête se croisent, se mélangent, s’accouplent, les chairs se confondent dans un organisme social inédit et mutant qui est à la mesure de l’abjection de l’être.
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A propos de l'auteur

Antoine D'Agata

Membre de l’agence MAGNUM, internationalement reconnu, Antoine d’Agata est un photographe et vidéaste. Il est l’auteur d’une trentaine de livres, de deux courts métrages et de trois longs métrages.

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