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ENTRETIEN AVEC GUILLAUME CERUTTI, PDG DE SOTHEBY’S FRANCE

20 octobre 2012
TEXTE GUILLAUME DE SARDES
Portrait de Guillaume Cerutti

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre fin 2008 et début 2010, la crise a fait perdre 37 % aux prix de l’art, selon une estimation d’Artprice. La crise n’est pas terminée et pourtant le marché de l’art mondial a retrouvé son niveau le plus haut. Comment l’expliquer ?

Par la conjonction de deux phénomènes. Premièrement, les œuvres d’art exceptionnelles restent très prisées et continuent d’atteindre des sommets, à l’image du Cri d’Edvard Munch, vendu pour près de 120 millions de dollars au printemps dernier, un record absolu aux enchères. Le défi pour les maisons de vente est d’être capable de trouver et de proposer des œuvres qui répondent à cette demande ! Deuxièmement, la mondialisation du marché s’est accélérée depuis dix ans. Le volume des ventes d’art en Chine est désormais plus important qu’aux États-Unis. Ces deux facteurs ont permis de sortir du creux des années 2008-2009. Mais il faut rester prudent : si les œuvres exceptionnelles « sur-performent », les autres segments du marché connaissent des destins plus variés. Et le marché mondial dépend désormais beaucoup de l’Asie, où la croissance reste forte, mais moins qu’il y a un ou deux ans.

Que représente le marché français dans ce contexte mondialisé ?

Du point de vue de son volume financier, le marché français est modeste comparé à celui de la Chine, des États-Unis ou même du Royaume-Uni. La France n’a pas su s’adapter à la première internationalisation du marché dans les années 70/80 : notre pays est longtemps resté fermé aux maisons de vente internationales, et n’a pas su faire émerger un acteur de taille mondiale, comme l’ont fait l’Angleterre et les États-Unis avec Sotheby’s et Christie’s. Les grands collectionneurs internationaux ont donc appris à acheter ailleurs qu’à Paris… La France reste néanmoins un marché passionnant et stratégique, du fait de ses particularités uniques : par tradition, notre pays est riche en collections et en œuvres d’art, dans tous les domaines : arts premiers, arts asiatiques, impressionnisme, art moderne, livres et manuscrits, arts décoratifs, etc. Pour nombre d’acheteurs, la France reste, en outre, nimbée d’une certaine magie.

Pensez-vous comme l’antiquaire parisien Hervé Aaron que l’art tend à devenir une valeur refuge ?

Sur fond de crise économique et financière, on tend à parer l’art de beaucoup de vertus. Depuis quelques années des fonds d’investissement en art ont refait surface, d’ailleurs souvent animés par des personnes qui ont travaillé dans des maisons de vente. Et il est vrai que, bien choisies, des œuvres d’art peuvent prendre beaucoup de valeur et devenir un placement judicieux. Je récuse cependant le terme de valeur refuge, car l’art n’est pas un produit financier standardisé. On ne peut pas acheter de l’ « art » comme on achète des valeurs mobilières ou comme on investit dans la pierre. Il y a une incertitude liée au caractère unique de chaque œuvre. Il ne faut pas non plus oublier la part d’incertitude qui compose une vente aux enchères : en novembre 2007, Sotheby’s a vendu un des quatre exemplaires du Hanging heart de Jeff Koons pour 23,6 millions de dollars, ce qui était à l’époque le record mondial pour un artiste vivant. Comment être sûr que cette œuvre trouverait aujourd’hui preneur à un prix équivalent ou supérieur ? À ces niveaux de prix, l’incertitude est très forte, et la présence ou l’absence d’un enchérisseur peut tout changer. Prenons l’exemple de L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti, vendu en 2010 à Londres pour le prix record de 104,2 millions de dollars : à partir de 60 millions il n’y avait plus que deux personnes en lice pour se disputer ce chef d’œuvre.

Pourquoi avoir récemment créé à Paris un département dédié à la photographie ? Qui en est le responsable ?

C’est Simone Klein qui dirige ce département désormais basé à Paris. Pour la photographie, la France demeure le lieu central en Europe. Cela tient à l’histoire de ce medium et à l’importance dont il jouit ici depuis longtemps : il y a les Rencontres d’Arles, en juillet, Paris Photo en novembre, mais aussi des institutions importantes comme la MEP ou le Jeu de Paume. Nos deux ventes annuelles de photographies qui se tenaient naguère à Londres ont désormais lieu à Paris.

Vers quel type d’art vont vos préférences ? Collectionnez-vous ?

Sans être moi-même collectionneur, j’aime les objets et j’essaie de m’intéresser à tout, avec un goût plus marqué pour ce qui s’est fait au début du XXe, peut-être parce que j’ai longtemps travaillé au Centre Pompidou. Un de mes domaines de prédilection est celui des livres et des manuscrits, car j’aime la littérature et je suis fasciné par les grands auteurs. Voir le premier état ou une édition rare d’un texte qui m’a marqué procure toujours une émotion particulière. Je suis également un gros « consommateur » de films et de musique. Finalement, je suis davantage attaché à l’expérience que procure l’œuvre d’art qu’à sa possession, même si j’ai une grande admiration pour les collectionneurs dont la passion et le cheminement, d’une certaine manière, « font œuvre ». De ce point de vue, mon statut d’observateur engagé dans le domaine de l’art me satisfait complètement !

 

A propos de l'auteur

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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