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RENCONTRE AVEC WELELA MAR KINDRED

16 février 2016

ENTRETIEN LOUISE BACQUET

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Vous êtes danseuse professionnelle et chorégraphe. Quel a été votre parcours?

C’est la danse qui m’a trouvée ! Je dis toujours que ma première danse a été ma naissance : je suis née avec la tête tournée vers le haut, et les médecins ont dû me saisir aux forceps pour me tourner du bon côté. Mes parents m’ont dit que je dansais déjà à l’âge de 18 mois. À quatre ans, j’appartenais à un programme local de danse. Dès mes jeunes années, j’ai dirigé de petits projets et mené à bien des chorégraphies, juste pour le plaisir du mouvement. Plus tard, j’ai travaillé la danse classique avec beaucoup de sérieux, parallèlement à mes études et à un travail dans un théâtre de Los Angeles. J’ai toujours été très impliquée dans la culture théâtrale, en participant à des comédies musicales afro-américaines, à l’école d’art, puis plus tard au Alvin Ailey Danse Theater. J’étais fascinée par les artistes radicaux, l’avant-garde noire. Je m’intéressais beaucoup au Black Arts Movement et à Ulysses Dove. Ma famille collectionnait l’art africain, aussi des peintures de la maison aux découvertes artistiques de l’école en passant par Steevie Wonder, je me suis toujours sentie très proche de cette culture qui est la mienne et qui me nourrit. Je trouve qu’il y a quelque chose de très beau dans la communication corporelle entre êtres humains, et j’aime les gens qui font le choix de la naïveté, qui se fient entièrement et sans crainte au langage du corps, qui n’hésitent pas à se donner physiquement.

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Quel est votre univers chorégraphique ?

Les choses se purifient et saignent dans ma pratique. C’est un univers brut, au plus proche des véritables sensations corporelles, qui veut remuer le spectateur. Par exemple, j’ai récemment chorégraphié et interprété un morceau fondé sur des textes de James Baldwin avec des artistes invités à la LVMB, Habiba Schultz et Olivier Tida. Mon but était de créer une ambiance qui mette mal à l’aise le spectateur en le soumettant à un mélange de paroles de Baldwin, de textes projetés sur les murs, de graffiti… C’était ma réponse aux meurtres policiers qui endeuillent l’Amérique. Tous les sens étaient sollicités, en une expérience sensorielle et psychique totale. C’est d’ailleurs pour cela que j’invite le public à enlever ses chaussures et à s’asseoir sur le sol : pour être physiquement ouvert et libéré du superflu. Je cherche à créer des mouvements qui permettent au spectateur d’appréhender les mots que je lui présente comme autant de prolongements intellectuels qui naîtraient de l’énergie des danseurs. Au moment où la danse quitte le corps du danseur, elle devient un texte éphémère, ouvert à l’interprétation.

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Vous êtes également la directrice artistique de la compagnie LVMB. Qu’est-ce exactement? Quels sont les artistes qui vous influencent dans vos créations chorégraphiques?

LVMB est une compagnie de danse à la fois expérimentale et sensuelle, qui met les rapports entre art et espace public au cœur de sa recherche. Je suis très influencée dans mon travail par Pina Bausch – qui était une si grande chorégraphe, une danseuse radicale avec une pratique avant-gardiste. Elle avait coutume d’expliquer que, pour elle, la danse était le plus beau moyen de rendre son corps capable de révéler son esprit. Nouer le corps à l’être, c’est ce qui permet d’avoir un « corps parlant ». J’aime beaucoup aussi le travail de Kara Walker, Adrian Piper, Ana Mediata, et Senga Nengudi, une brillante artiste du Black Arts Movement des années 1970 avec qui nous avons discuté d’une possible collaboration chorégraphique. En ce moment, avec LVMB, nous cherchons à explorer le thème de la confession – publiquement et en privé. Pour un thème aussi intime, lié au secret, il faut assurer un rapport pur et sincère au corps pour rendre la chorégraphie naturelle et touchante pour le spectateur. Beaucoup de nos spectacles ont lieu dans des espaces publics. Cela rend l’expérience plus proche de ceux qui nous écoutent et nous regardent. L’expérience est plus puissante, plus authentique que celle du théâtre, nécessairement artificielle. C’est pour cela que mon travail à Accra, au Ghana, qui portait sur l’inertie et le corps noir, a été merveilleux. Les spectateurs étaient très investis corporellement dans le spectacle, l’expérience était incroyable. Les gens étaient assis ou debout dans des seaux d’eau apportés par des jeunes filles noires, des artistes japonais et moi-même. Tous et chacun vivaient le spectacle comme une expérience intime.

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Parallèlement à la danse, vous pratiquez le yoga, vous êtes l’auteur de plusieurs livres. Comment articulez-vous toutes ces activités ? Comment vous permettent-elles d’explorer la question de la relation au corps?

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Tout d’abord, ce ne sont pas du tout des activités ! C’est bien plus que cela. Tout y est vital, tout y provient de mon centre, de mon sang. Le yoga est une danse, la poésie en est une autre, une danse de la langue. Toutes mes créations, chorégraphiques comme littéraires, ont la même source en moi, proviennent toutes de ce besoin que j’ai de partager ce que je ressens et comprends de la vie. Le corps de la femme noire a tellement à dire ! Ma compagnie veut précisément s’attacher à ce discours du corps. Je suis une grande observatrice. Quand je ne peux pas exprimer ce que je vois ou sens à travers le corps, alors j’écris.

Vous venez de recevoir une subvention de la Fondation Arts et Cultures de New York en vue d’une recherche anthropologique et textuelle au Caire. Sur quoi travaillez-vous exactement ?

Je ne le dirai pas ! (Rires) Je suis à la fois sensible et conceptuelle dans mon travail d’artiste, et de ce point de vue, l’Egypte est l’un de mes intérêts les plus profonds. J’y trouve l’art dans sa forme la plus majestueuse : les pyramides, la bibliothèque d’Alexandrie sont des thèmes qui entrent en résonnance avec ma pratique. J’ai hâte de voir sur quelles chorégraphies va déboucher ce retour en Afrique.

A propos de l'auteur

Louise Bacquet, diplômée de SciencesPo-Paris, est violoniste et critique d'art.

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