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IL ETAIT UNE FOIS DES ENFANTS FUYANT LA GUERRE

11 mai 2016

PAR XAVIER DESMAISON

Il était une fois une histoire géopolitique de la photographie, celle des enfants qui fuient la guerre, et qui souffrent en chemin. Vietnam, 1972. Une petite fille court, nue, en pleur ; elle s’échappe d’un bombardement au Napalm près de Trang Bang. 1993, Soudan. Une fillette décharnée git, la tête contre le sol ; en arrière-plan, un vautour la toise. 2015, Turquie. Un petit garçon, short bleu, tee shirt rouge, semble dormir sur la plage, la tête contre le sable ; la mer l’a rejeté sur le rivage.

« Lorsque j’étais sur le terrain, j’interrogeais sans cesse l’utilité de ma présence. Je photographiais des gens en train de mourir pour les montrer à ceux qui les laissent mourir », nous dit Antoine d’Agata dans Odysseia. Tels Ulysse, des héros qui ont subi la guerre, brinquebalés de Charybde en Scylla. Une photographie d’un enfant, en tee shirt orange, au bord d’une route. Derrière la situation banale se diffuse la part d’horreur, cachée, insidieuse.

A contrario, George Awde exposait récemment à Photomed Liban un autre regard, une humanisation et une esthétisation ces jeunes migrants, laissant de côté le pathos au profit d’une dignité et d’une fierté un peu crânes. Mais l’on ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour eux, trop exposés et fragiles.

 

 

Alessandro Clemenza, lui, a photographié la « jungle » dans le cadre d’une pétition lancée en mai 2015 par l’association France terre d’Asile pour protéger ces mineurs isolés, et les aider à retrouver leurs parents en instituant des voies de migrations légales. Le héros ici ne relève pas du mythe antique mais des mythologies contemporaines. Les mineurs sont masqués, parce qu’exposer leur visage constituerait un danger pour eux, et une certaine violence. Mais quel masque pourraient-ils donc porter, si ce n’est celui de super-héros, jeu imaginaire dans ce monde si cru, réminiscence un peu bancale de l’enfance dans un arrière-plan brutal, mise en exergue des forces morales et d’une capacité de survie hors du commun. Cet enfant au masque vert a 10 ans. Il est seul dans la « jungle », au milieu d’adultes inconnus. Son grand frère a succombé quelque part sur la route. Il dort peu et mal. En costume vert, il sourit, prend la pose, s’amuse, bombe le torse. Un superman, « par définition le héros que rien ne peut entraver » nous dit Umberto Eco, pourtant fragile et pris dans la nasse de Calais.

***

Cet article est paru en version papier dans Prussian Blue #10, printemps – été 2016, suite à un travail d’Alessandro Clemenza, photographe, et de Xavier Desmaison, essayiste et président d’antidox, dans le cadre d’un projet de protection des enfants (6 à 17 ans) orphelins ou dépourvus de parent accompagnateur dans la « jungle » de Calais de l’ONG France Terre d’Asile.

 

 

 

A propos de l'auteur

Xavier Desmaison est essayiste, éditeur et consultant.

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A propos du photographe

Membre de l'agence MAGNUM, internationalement reconnu, Antoine d'Agata est un photographe et vidéaste. Il est l'auteur d'une trentaine de livres, de deux courts métrages et de trois longs métrages.

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