JEAN BOULLET LE VISIONNAIRE

JEAN BOULLET LE VISIONNAIRE

À Paris, tandis que certains se ruent au Louvre ou à Beaubourg, d’autres préfèrent réserver leur fidélité à des lieux presque secrets où quelques fées et magiciens donnent à connaître, avec science et patience, une autre histoire des arts, une histoire « mauvais genre » traversée de délectables infréquentables. Première parmi les fées, Nicole Canet règne sur la galerie « Au bonheur du jour », qui est passée il y a quelques années d’un bout à l’autre de la très courte mais très mythique rue Chabanais, à deux pas de la vieille Bibliothèque nationale (voir Prussian blue n°10). Cet automne, Nicole Canet a songé, quasiment seule, qu’il importait de marquer un centenaire : celui de Jean Boullet. Ceux qui ne manquent aucun des riches ouvrages qu’édite la galeriste du « Bonheur du jour » connaissent déjà Boullet, qui a bénéficié en 2013 d’une somme biographique et iconographique (Passion & subversion). Il a pu arriver aussi aux amateurs de cinéma de genre d’entendre un Bertrand Mandico dire tout le bien qu’il pense de ce dandy queer et fauché. Les autres rattraperont leur retard grâce à l’exposition en cours. 

La présentation pensée par Nicole Canet permet de découvrir la variété des talents et des intérêts de l’artiste, ses réseaux de sociabilité (évoqués par un grand portrait de Jean Marais, donnant à penser que Boullet était meilleur dessinateur que peintre), ses désirs et ses obsessions. Les dessins érotiques de Boullet sont magnifiques, voués à la gloire de « mauvais garçons » juvéniles et tatoués, entre les marins en bordée du Livre blanc et les bagnards du Miracle de la rose. Les amants idéaux suscités d’un trait ont presque tous le même visage, reconnaissable entre tous, aux traits à la fois adolescents et durs. Quelques dessins et photographies d’autres auteurs, qui complètent l’accrochage, montrent la place royale tenue par les croquis de Beaux gars (titre d’une plaquette de Boullet) dans le monde des arts garçonniers.

Mais l’essentiel de l’exposition permet de découvrir les somptueux projets auxquels Boullet a consacré tout son talent sans qu’aucun n’aboutisse. Illustrateur de génie, il laisse des cycles complets d’images, jamais publiés, pour des oeuvres à l’imaginaire visuel opulent : La Divine comédie, Le Songe d’une nuit d’été, Alice au pays des merveilles… De nombreux dessins proviennent de la collection du curieux universel qu’était Jean-Christophe Averty, dans les tiroirs duquel on n’est vraiment pas étonné de rencontrer Boullet. Shakespeare offre à l’amateur de métamorphoses un terrain idéal pour exercer sa virtuosité en montrant Oberon, Titania, Puck, Bottom et autres êtres composites. Quant aux superbes feuilles pour L’Enfer, on songe à ce qu’aurait pu en faire un éditeur intelligent, en cette année 2021 qui voit le premier centenaire de la naissance de Boullet et le septième de la mort de Dante. Assez étrangement, le monde dantesque y est peuplé de créatures sortant tout droit d’un ballet de cour donné à Versailles dans les années 1670, avec un effet franchement surréaliste.

Une silhouette de Dracula en papier noir découpé et quelques reliques photographiques se rap