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PIERRE BERGÉ : CE QU’IL A GARDÉ

23 mai 2015
TEXTE PAR LILIANE DELWASSE
PHOTOGRAPHIE  GUILLAUME DE SARDES

Un vaste rez-de-chaussée au fond d’une cour dans le VIème arrondissement de Paris. Une galerie classique en guise d’entrée, puis des salons en enfilade qui donnent sur un jardin de rêve, exceptionnel au coeur de la ville. C’est dans ce havre de paix et de silence que Pierre Bergé s’est réfugié il y a vingt-deux ans, alors que sa relation avec Yves Saint Laurent devenait difficile. « Ici tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté »… Autour du jardin s’ordonnent la salle à manger d’été ornée de barbotines fin de siècle, le bureau du maître de maison toujours garni de fleurs blanches où jacassent deux gracieux perroquets d’Amazonie, et d’où l’on aperçoit, dans une demi-pénombre, les murs sombres de sa chambre. Une lumière doré, tamisée, baigne doucement les lieux. Ce n’est certes pas ici qu’ont sévi les adeptes du dépouillement, de la décoration par le vide et des éclairages halogènes. Plafonds peints, sièges capitonnés, tables en argent martelé, bouts de canapés chargés d’objets rares, toiles et sculptures composent le décor.

On se souvient de ce que les media ont appelé « la vente du siècle ». Durant trois jours, dans le Grand Palais spécialement aménagé pour l’occasion, des milliers d’oeuvres d’art achetées par le couple Saint-Laurent – Bergé ont été vendues aux enchères. Le catalogue était le plus lourd jamais publié. Tableaux, meubles et objets sont partis aux quatre coins du monde. Des regrets ? « Non, je n’ai pas le temps d’avoir des regrets. Si, tout de même, je regrette un petit paysage de Degas que je n’aurais pas dû vendre. Il y a aussi des choses dont je n’ai pas voulu me défaire, comme cet oiseau de pierre qui était notre première acquisition, à Yves et moi. Et d’autres, une dizaine environ, qui ne se sont pas vendues, comme un petit Picasso que je me réjouis d’ailleurs d’avoir conservé. La plupart des oeuvres étaient restées rue du Bac, mais certaines étaient ici et j’ai dû les remplacer. » Ainsi ce paravent asiatique doré a pris sur un mur la place d’une toile d’Ensor, et ces petites consoles celle de leurs grandes soeurs vendues.

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Du coup, la façon d’acheter de Pierre Bergé a évolué. « Quand Yves et moi étions amoureux d’un objet, nous l’achetions sans nous poser de questions ni penser à l’endroit où il irait. Nous l’achetions parce qu’il nous plaisait, un point c’est tout. Après seulement, nous lui cherchions une place. À présent, lorsque j’achète, c’est pour une destination précise ; si je n’en trouve pas, je m’abstiens. » Ainsi ce bloc de cristal a été acquis tout exprès pour orner la table basse en verre au centre du grand salon. On voit que, s’il s’est défait de la fabuleuse collection rassemblée au fil des ans, Pierre Bergé n’a pas cessé pour autant de collectionner. Déjà dans sa jeunesse, il constituait des séries personnelles, bien à lui, où Yves Saint Laurent n’intervenait pas, par manque d’intérêt pour ces spécialités. Le petit salon d’hiver aux tentures brochées aubergine héberge ainsi, à côté d’un canapé douillet, une collection de vanités commencée il y a trois décennies. Plus de quatre-vingts vanités de grande valeur, en cristal, en ivoire, en bois précieux, s’offrent aux regards. Le maître des lieux a également continué une collection de masques. Égyptiens, africains, indiens, indonésiens, ils sont plus de quarante à fixer le visiteur de leurs yeux vides et inquiétants. Un beau portrait de Gide par Theo van Rysselberghe leur fait face et les contemple – Theo, le frère d’Élisabeth à qui André Gide avait fait un enfant… Un aigle en bois du début du XIXème siècle déploie ses ailes au-dessus d’une porte. Tout près, un bel oiseau de paradis multicolore s’accroche au mur.

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Mais la passion de toujours de Pierre Bergé ce sont les livres. Il poursuit avec acharnement sa collection de bibliophile, une collection qui va des incunables à l’époque contemporaine. Il a fait l’acquisition voici quelques années de l’appartement du premier étage, situé juste au-dessus du sien, et de son propre aveu « s’est toqué » d’un décorateur italien qui l’aménage comme un palais transalpin. C’est là, face à une grande salle à manger, que se trouve la bibliothèque. « Je n’achète que des oeuvres que j’aime, vous ne trouverez ici ni Camus, ni Malraux! » Et de raconter : « j’ai beaucoup acheté chez Pierre Bérès, le plus grand libraire du monde, un personnage étonnant. Les trous que vous verrez dans les rayons sont dus à des prêts que j’ai consentis à la Bibliothèque de l’Arsenal. » Sur les rayonnages voisinent en bonne intelligence des romans russes en éditions originales, Tolstoï, Tourgueniev, plusieurs exemplaires de David Copperfield, dont l’exemplaire personnel de Dickens, des oeuvres de Nerval, Cocteau, Éluard, Cendrars (une superbe Prose du Transsibérien illustrée par Sonia Delaunay),Céline, Yourcenar, Reverdy… Et encore Gide, « un auteur capital », Sade, Casanova, Flaubert, et tant d’autres.

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Avec orgueil et amour, Pierre Bergé montre la dédicace « Au maître des maîtres, c’est-à-dire Victor Hugo, j’offre avec tremblements la Tentation de saint Antoine ». Avec une signature : Gustave Flaubert. L’heureux propriétaire commente : « quand on est génial, on admire le génie ». Il s’attendrit en répétant « j’offre avec tremblements »…Les pudeurs des grands hommes émeuvent le collectionneur. Il se souvient aussi d’aventures cocasses : ce ravissant petit cerf en or aux cornes de corail posé sur une commode du grand salon ? Il avait complètement oublié qu’il l’avait donné à réparer depuis des mois, une corne s’étant fêlée. Il a eu grand plaisir à le récupérer quand l’artisan le lui a rapporté. Presque autant que si c’était une nouvelle découverte.

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A propos de l'auteur

Liliane Delwasse

Liliane Delwasse, titulaire d’un doctorat de littérature comparée, est essayiste et journaliste. Elle a notamment collaboré au Monde, au Point et à L’Express.

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A propos du photographe

Guillaume de Sardes

Guillaume de Sardes est écrivain, photographe et vidéaste. Il dirige la rédaction de Prussian Blue.

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